mercredi 11 novembre 2015

De biscuits et de grève


Réflexion sur le nécessaire élargissement du syndicalisme


Dans la cuisine de l'appartement, une odeur de biscuits commence à se répandre et chatouille les narines. Les enfants, surexcités, satisfaits de leur réalisation, s'approchent de la cuisinière avec prudence, sous l'oeil protecteur de Mathieu et de Karine, qui tend à Noémie une grande mitaine de four.

“Attention, c'est chaud”, la met en garde Mathieu, dont l'expérience de père de trois enfants lui fait craindre une éventuelle brûlure. “Éloignez-vous de la porte du four, laissez Noémie travailler tranquille”, un conseil plus que judicieux vu l'exigüité de la cuisine au centre de laquelle trône la grande table familliale de bois vernis, qui prend presque toute la place.

Avec prudence, Noémie sort la plaque à biscuits du four et la dépose sur un sous-plat posé sur la table. À côté, Lucas et Svetlana, trops jeunes pour s'approcher du four mais qui ont participés à la réalisation de la recette, regardent les biscuits d'un air gourmand, presque affamé. Inquiet, Émile, le plus vieux, leur lance d'une voix sévère:

“Pas plus qu'un par personne, le reste c'est pour les profs sur la ligne de piquetage. Demain, c'est la grève !”, conclut-il sur un ton où se mèle de la joie et une certaine dignité. Ce n'est pas parce qu'il sera en congé demain qu'il semble si heureux, mais bien parce que depuis 2012, où il faisait figure d'anarcho-pyjamatiste dans les manifestations de casseroles, il a découvert les bienfaits de la solidarité, et participe avec fierté aux manifestations contre l'austérité. Il faut dire que ses parents, même séparés, l'encouragent dans cette voie.





Ni l'un ni l'autre ne sont pour l'instant syndiqués, mais comme des milliers d'autres personnes au Québec, ils trouvent le moyen de prendre part aux luttes contre l'austérité menées par les étudiants et les syndicats. Natacha, par exemple, a contribué à faire voter une proposition d'appui à la grève des professeurs par le comité de parent de l'école et s'implique dans le groupe Parents contre l'Austérité, alors que Mathieu, étudiant aux cycles supérieurs, milite dans le mouvement étudiant.

Leurs cas n'est pas tellement isolé. Depuis la grève étudiante de 2012 en effet, plusieurs groupes sont apparus qui réunissent les personnes qui ne sont pas incluses dans les structures de lutte étudiantes ou syndicales, ou qui veulent élargir leurs luttes à la société dans son ensemble. Profs contre la hausse, Parents Unis contre l'Austérité, Femmes Unies contre l'Austérité, Printemps 2015, ces groupes de la société civile partagent la caractéristique de réunir des personnes qui sont pas toujours inclues par les syndicats ou les associations étudiantes, mais qui se sentent néanmoins directement concernées par les batailles menées par ces mouvements.

Quelquefois, comme ce matin froid d'octobre où les enfants vont proposer fièrement leurs biscuits décorés de bonbons à leurs professeurs en grève, ces initiatives sont plutôt informelles et conviales, mais d'autres fois, comme ce fut le cas avec les Profs contre la hausse, le niveau d'organisation est plus élevé et permet pratiquement de contourner, pour les militantes et les militants, les limitations légales et institutionnelles qui empêchent souvent le syndicalisme de servir de véhicule de transformation sociale. Comme le soulignent plusieurs chercheurs dans le domaine de l'action syndicale (Dupuis 2004, Waterman s.d), le développement d'alliances entre les syndicats et la communauté environnante, les groupes de la société civile et les groupes de défense de droits contituent pour le syndicalisme une voie particulièrement intéressante de renouvellement. Alors que le syndicalisme semble de plus en plus centré sur des enjeux concernant les entreprises où il est présent (Paquet, Gosselin et Tremblay 2002), la légitimité dont il peut se targuer dans la population est en déclin. Même parmis la frange de la population qui devrait pourtant être la plus susceptible d'adhérer à ses objectifs – les gauchistes, les marxistes, les anarchistes et les militantes et militants de tout poils – le syndicalisme ne joui pas d'un capital particulier de sympathie et est suspecté, à vrai dire souvent avec raison, de se limiter à une défense corporatiste de ses membres.

Pourtant, les enjeux liés à l'austérité et à la convention collective des employé-es du secteur public touchent souvent autant le public que les travailleurs et les travailleuses. Mathieu en sait quelque chose: son plus jeune fils Lucas éprouve des difficultés cognitives qui nuisent à ses capacités de lecture et d'écriture– causée par une maladie génétique rare qui s'attaque notamment à la perception spatiale – mais les spécialistes qui pourraient l'aider se font rare à l'école publique. L'absence de professionnels formés pour prendre en charge de tels cas spécifiques ajoute donc du poids autant à la lourdeur de la tâche des enseignant-es qu'aux difficultés éprouvées par Lucas.

Natacha, sa mère, en sait aussi quelque chose. Préposée au bénéficiaire durant une dizaine d'année dans un hôpital, elle a vu comment le nombre insuffisant de travailleuses et de travailleurs affectait autant les conditions de travail des employé-es – forcés de courir constamment durant huit heures – que la qualité des soins offerts aux patients, de plus en plus considérés comme des marchandises gérées selon les principes du flux tendu. Pour les employé-es du système de santé, qui doivent composer avec des situations éprouvantes pour les patients et leurs proches – deuils, douleur, maladies – cette gestion “maigre” apparaît souvent comme une inhumanisation de leur travail: l'aspect de soutient émotionnel constitue pour elles une composante essentielle de leur travail, mais se trouve niée par une organisation des soins qui cherche à gagner chaque minute considérée comme non-productive.





Le pire est probablement que cet aspect émotionnel du travail de care – nié dans l'organisation du travail - est instrumentalisé par le gouvernement: les enseignants, par exemple, nuiraient à l'éducation des enfants par leur grève, selon le ministre de l'éducation. Or le développement de liens entre les communautés et les grévistes du secteur public pourrait bien servir à développer une nouvelle conscience de l'interdépendance des problèmes vécus par les bénéficiaires des services d'un côté, et les travailleurs de l'autre. En permettant des échanges sur les problèmes vécus de part et d'autre, ces contacts pourraient déboucher sur des réelles alliances qui pourraient contredire l'éternelle mise en opposition des syndiqués et des payeurs de taxes, tout en aidant à dépasser le corporatisme des organisations syndicales.

À en croire les sourires des enseignants croquant leurs friandises multicolores, les biscuits pourraient peut-être être tout indiqués pour sceller cette nouvelle alliance.

Dupuis, Marie-Josée (2004) Renouveau syndical: proposition de redéfinition du projet syndical pour une plus grande légitimité des syndicats en tant que représentants de tous les travailleurs, CRIMT, Montréal. p. 1-26

Paquet, R. Gosselin, E. et J-F Tremblay (2002) « Une synthèse des grandes théories du syndicalisme », CRIMT, UQAH. p. 1-28

Waterman, Peter (S.d) « The New Social Unionism: A New Union Model for a New World Order ». En ligne. <http://globalsolidarity.antenna.nl/waterman.html>. Consulté le 11 novembre 2015.

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