lundi 2 novembre 2015

Bombardier et le néolibéralisme

 La compagnie Bombardier fait partie du paysage québécois depuis plus de 70 ans. Le géant du transport a connu de nombreuses périodes prospères au fil des années. Cependant, l’entreprise a connu un revers majeur la semaine dernière en essuyant une chute de 17,4% à la bourse[1], soit des pertes de plus de 4,9 milliards de dollars[2]. Le journal L’actualité nous fait état de la situation de la compagnie, jeudi dernier, dans un texte signé Pierre Duhamel[3]. En résumé, le Québec veut investir 1,34 milliard de dollars dans l’entreprise afin de maintenir en marche la production des avions de la Cseries[4]. Cette décision, controverser par certains, s’inscrit dans un contexte politique important. En effet, cette décision de l’état coïncide avec l’avènement marqué des contestations des conditions de travail dans le secteur public. La médiatisation de cette transaction a donc explosé en flèche.

Le soulèvement social entourant l’investissement de 1,34 milliard de dollars de Québec dans cette entreprise privée, se dévoile comme un couteau à double tranchant. En effet, autant l’action du gouvernement Couillard que son inaction soulèvent des enjeux sociaux et politiques d’envergure.

Tout d’abord, l’inaction de Québec dans l’aide apporté à cette entreprise pourrait engendrer (à moyen long terme) la fermeture de l’usine de production des Cseries. Ce qui implique une perte d’emplois directe pour plus de 400 travailleurs(es) québécois(es) spécialisés et bien rémunérés[5]. Le mode de production de ces engins étant trop dispendieux pour compétitionner sur le marché international. La production des Cseries se verrait déplacer dans des pays où la main-d’œuvre est considérablement moins dispendieuse. Dès lors, les postes coupés au Québec seront ceux de travailleurs(es) spécialisés. De plus, plusieurs emplois connexes seront perdus, relativement à la conception de certaines pièces (pensons aux moteurs conçus chez Pratt & Whitney Canada). On peut donc soulever la question suivante ; est-ce que le gouvernement n’aurait pas aidé financièrement cette entreprise dans l’objectif d’économiser des couts à long terme sur le chômage ? Probable… Mais mettons les choses au clair, la plupart du temps on parle, au Québec, en terme de capital, de profit et d’investissement. Les enjeux d’épargne sont moins présents sur la scène médiatique et politique.

En second lieu, l’Action même du gouvernement Couillard entre en conflit direct avec l’idéologie proposé par ce gouvernement prônant l’intégrité et la transparence. En effet, du premier coup d’œil, on pourrait facilement croire que le cabinet Couillard ne fait cet investissement uniquement dans le but de sauver une entreprise Québécoise culte ainsi que les nombreux employés y travaillant. Cependant, « Alain Bellemare a assuré que Bombardier continuait d’explorer toutes les possibilités afin de trouver des solutions bénéfiques non seulement pour elle, mais aussi pour ses clients et ses actionnaires »[6]. Le gouvernement, de son côté, parle des profits anticipés et les retours sur investissement prévu en donnant un second souffle à cette entreprise québécoise. La problématique s’inscrit donc dans la fructification de ce dit capital pour les actionnaires, preuve que la politique et l’économie ne sont pas des concepts trop éloignés l’un de l’autre. En d’autres termes, bien que Québec détienne désormais un peu plus de la moitié de la bannière des Cseries, le fait qu’il investisse dans cette entreprise assure la remontée de l’action de la compagnie en bourse (6,77%)[7] et donc favorise certains investisseurs et leurs intérêts personnels au profit des contribuables. On peut alors se questionner sur les actionnaires eux-mêmes et leurs liens avec les représentants du gouvernement Couillard. En effet, à maintes reprises, les médias ont mentionné des liens étroits entre certains politiciens influents dans cette transaction et certains actionnaires.

En somme, nous pouvons faire un parallèle entre l’action du gouvernement pour sauver cette entreprise québécoise et le néolibéralisme. Comme le mentionnait Keynes, l’état doit intervenir pour assurer le plein emploi des travailleurs[8]. Cependant, Harry Braverman critique l’état providence en nous alarmant sur la  déqualification à anticiper du travail[9]. Effectivement, comme mentionner précédemment, la possibilité de délocaliser les emplois en les simplifiant et en les donnants à de la main-d’œuvre non qualifier pour diminuer les couts de production n’est pas exclu. Friedmann nous informe donc de la compétitivité grandissante qui pourrait s’installer entre les travailleurs du milieu pour l’accès à un emploi et un salaire décent[10]. L’investissement de Québec dans la bannière des Cseries de Bombardier s’inscrit donc dans une vision engagée de l’État ou ce dernier agit comme vecteur de changement[11].

Finalement, Duhamel soulève également dans son article l’idée que la participation du gouvernement dans la restructuration de cette entreprise sous-entend l’acceptation d’une gestion administrative déficiente. En effet, si les Cseries en sont rendus au point où ils en sont en ce moment, on peut imaginer les problématiques en amont ! Il ajoute que l’investissement que fait Québec se situ uniquement dans la filiale des Cseries, et non pas dans l’entreprise bombardier. Est-ce un risque à long terme ? Cet investissement va-t-il influencer réellement le sort des Cseries ? Les emplois spécialisés et bien rémunérés au Québec vont-ils tout de même être relocalisés dans des pays où la main-d’œuvre est moins dispendieuse dans un objectif de maximisation du capital ? À voir…

Gabrielle Germain




[1] Bérubé, Gérard, « L’action de Bombardier chute en Bourse », Le Devoir, Actualités économiques, octobre 2015. En ligne au <http ://www.ledevoir.com/economie/actualites-economiques/453926/l-action-de-bombardier-chute-en-bourse>, consulté le 31 octobre 2015.
[2] Lesaffaires.com, « Bombardier : une perte de 4,9G$ et une participation de 1G$ de Québec », les affaires, Bourse, Nouvelles économiques, octobre 2015. En ligne au < https://www.lesaffaires.com/bourse/nouvelles-economiques/bombardier-une-perte-de-49g-et-une-participation-de-1g-de-quebec/582853>, consulté le 31 octobre 2015.
[3] Duhamel, Pierre, « Bombardier : le risque politique et le risque économique », L’actualité, économie, octobre 2015. En ligne au < http://www.lactualite.com/lactualite-affaires/bombardier-le-risque-politique-et-le-risque-economique/>, consulté le 31 octobre 2015.
[4] Ibid.
[5] Leprince, Jean-Michel, « Cseries : Bombardier joue gros au salon du Bourget », Radio-Canada, Économie, juin 2015. En ligne au < http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/economie/2015/06/10/001-bombardier-appareils-cseries-salon-aeronautique-bourget.shtml>, consulté le 31 octobre 2015.
[6] Marowits, Ross, « Le millaird de Québec à Bombardier : une mesure parmi d’autres, dit le président », La presse .ca, Affaires ; économie, novembre 2015. En ligne au < http://affaires.lapresse.ca/economie/transports/201511/01/01-4916148-le-milliard-de-quebec-a-bombardier-une-mesure-parmi-dautres-dit-le-president.php?utm_categorieinterne=trafficdrivers&utm_contenuinterne=envoyer_lpa>, consulté le 1er novembre 2015.
[7] Ibid.
[8] Noiseux, Yanick, (5 octobre 2015), Sol 2015 - Note de cours sur ; Après le compromis fordiste. [Présentation Power Point]. Repéré dans l’environnement StudiUM : http://studium.umontreal.ca/
[9] Ibid.
[10] Dardot, Pierre et Christian Laval. 2009. La nouvelle raison du monde. Essai sur la société néolibérale, La Découverte, Paris. Pp. 299-306; 309-313.
[11] Ibid.

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