Aux États-Unis, le Black Friday
marque le début de la période magasinage la plus importante de l’année, la
période des fêtes de Noël et du jour de l’an. Selon la National Retail
Federation, les détaillants font
entre 20 et 40 % de leurs profits annuels durant cette période, le week-end de
la Thanksgiving représentant à lui
seul 10 à 15 des ventes. voir l'article du New York Times
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Jim Lo Scalzo/European Pressphoto Agency |
Cette année, craignant une baisse de l’achalandage en raison des
salaires stagnants, la plupart des grandes surfaces ont décidé de devancer le
début des soldes de Noël et de proposer des rabais toujours plus compétitifs.
De plus en plus de grande surface ont ouvert le jour sacré de la Thanksgiving, la veille du Black Friday,
ce qui n’est pas sans susciter de vives réactions chez les employés. Par ces
mesures, on vise particulièrement les jeunes et les nombreux immigrants qui ne
fêtent pas la Thanksgiving, comme
Becky Solari, 18 ans, interviewé devant un centre d’achat après le souper
traditionnel : « Thanksgiving dinner is over, […] And there’s nothing else to do. » voir l'article du New York Times
La violence, les débordements et les mesures de sécurité
exceptionnelles déployés durant ces journées de consommation accélérée ne
surprennent plus vraiment. Walmart's Black Friday Going About As Badly As You'd Expect En 2008, un consommateur s’était fait piétiner à mort par une
foule enragée, dans le théâtre d’un Wal-Mart, classé fait divers. Dans ce
contexte, on ne se surprendra pas non plus qu’un révérend inclassable
(activiste politique, comédien, chef spirituel) se soit donné pour mission de
combattre le démon… du magasinage ! Accompagné d’une chorale
professionnelle, la Stop Shopping Gospel
Choir, il part en croisade contre l’empire commercial de Wall Street. Son objectif : sortir
les consommateurs de leur « hypnose profonde » : « Quand on brise leur
carapace de consommateur, les clients se rendent compte qu’ils étaient
endormis. Certains ont peur, mais d’autres applaudissent. » voir l'article du Devoir Le révérend a visé juste.
Se libérer de l’emprise de la consommation, comme de la religion, est sûrement
la première étape vers le salut individuel. Libérer du temps, de l’énergie, se
permettre un nouvel univers des possibles… Difficile de classer l’« Église des
derniers jours du magasinage » parmi la prolifération des sectes et Églises
protestantes aux États-Unis, dans la mesure où elle se veut « postreligieuse,
urbaine et agnostique » !
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Le révérend Billy en train de combattre le démon du magasinage! (Fred Askew, Le Devoir) |
Revoir notre mode de consommation représente également la voie à
emprunter pour assurer notre salut collectif, pour les penseurs de la « décroissance
». Développé notamment pour suppléer au caractère apolitique de mouvement du
développement durable, des chercheurs du Massachusetts
Institute of Technology (MIT) propose en 1972 le concept d’« économie de
décroissance » pour mettre en garde contre le développement exponentiel de
l’économie mondiale et le caractère limité des ressources naturelles source. On propose alors
que le progrès soit d’abord pensé en fonction des conditions de vie, et plus seulement en fonction de la
croissance économique : consommation locale, échanges de services,
renforcement des liens sociaux,
autant d’avenues alternatives irréalisables sans diminution du temps de travail
et libération de la consommation…
Quarante ans plus tard, on en appelle aux mêmes utopies : «
Accroître le temps non contraint pour permettre l’épanouissement des citoyens
dans la vie politique, privée, artistique, mais aussi dans le jeu ou la
contemplation d’une nouvelle richesse. » (Latouche, 2007 : 18) Qu’en
est-il, de la société des loisirs qu’on annonçait pour les années 60 ?
Comment expliquer que la semaine de 15h que prédisait John Maynards Keynes pour
le début du 21e siècle ne soit pas advenue, alors que les
développements technologiques nécessaires, eux, se sont bien concrétisés ?
Pour plusieurs objecteurs de conscience ayant repris l’idée de la « décroissance
», parlant de « sortie de la société travailliste », de « société post-travail
» (comprendre réduction du temps de travail afin de libérer le corps et
l’esprit), la consommation doit être au centre des réflexions. La croisade du
révérend au coeur de l’empire de Wall Street
s’inscrit directement dans cette volonté d’objecteur de conscience.
Comment donc expliquer qu’avec tout l’avancement scientifique, technologique et peut-être même éthique accompli
par l’humanité, nous ne soyons pas plus libres ?
Pour l’anthropologue David Graeber, professeur à la London School of Economics, Keynes
n’était pas en mesure de prédire l’augmentation massive de la consommation, qui
n’a cessé de croître depuis l’avènement de la société de masse dans
l’après-guerre. voir l'article Même explication chez le professeur émérite d’économie à
l’université d’Orsay, Serge Latouche. Si nous ne sommes pas parvenues à nous
libérer un tant soit peu du « travail contraint », malgré toutes les
révolutions technologiques réalisées, c’est principalement parce que: « les
gains de productivité, des siècles durant, ont été systématiquement transformés
en croissance du produit plutôt qu’en décroissance de l’effort. » (Latouche,
2007 : 15) En effet, comment travailler moins si on consomme toujours
plus, et que l’immense majorité de notre consommation est médiée par l’argent
et le marché ?
L’investissement de ressources, de temps et d’énergie allouée à la
consommation, individuellement et collectivement, prend des proportions
impressionnantes, particulièrement durant ces périodes de consommation
intensifiée à coup de soldes et de promotions : camping devant les centres
d’achat, fil avant même les premières lueurs du jour. Le travail du révérend
apparaît comme la première étape afin de sortir les consommateurs de la
torpeur, d’aménager un temps pour peut-être imaginer la liberté de ne pas
consommer: « Notre but, c’est de permettre aux consommateurs de respirer et de
réfléchir dix minutes à ce qu’ils sont en train d’acheter. »
« La reconquête du temps libre est une condition nécessaire de la
décolonisation de l’imaginaire. » (Latouche, 2007 : 22)
Malaka Rached
Latouche, Serge. 2007 « Décroissance, plein-emploi et sortie de la société travailliste », Entropia, revue d'étude théorique et politique de la décroissance, no. 2, 2007, p. 11-23.
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