lundi 12 septembre 2016

Ahh les jeunes de nos jours!

Avez-vous déjà entendu parler de la génération « boomerang »? Dans son article intitulé Vers une génération sangsue? (https://www.lesaffaires.com/blogues/l-economie-en-version-corsee/vers-une-generation-sangsue/589775), Olivier Schmouker traite des jeunes qui quittent le foyer et qui, pour de diverses raisons, décident d’y revenir. Pour vous mettre en contexte, aux États-Unis, ces jeunes situés dans la tranche d’âge des 20-29 représenteraient environ 1/5 de cette population. Tenez-vous bien! Cette proportion des jeunes au Canada environne les 2/5! Comment pouvons-nous comprendre ce phénomène?

L’auteur évoque quelques indices pouvant nous aider à comprendre les raisons menant les jeunes à revenir au domicile familial (ou simplement ne jamais l’avoir quitté), mais ne nous informe pas sur les raisons de la différence Canada/É-U. Les cinq raisons qui mènent les jeunes à revenir chez leurs parents sont 1) le coût élevé des études, 2) l’incertitude économique, 3) la difficulté de trouver un emploi approprié, 4) la dissolution d’une union amoureuse et 5) l’indécision concernant l’avenir personnel ou professionnel (source : Statistique Canada). Je me permets d’affirmer que toutes ces raisons sont de nature économique. Schmouker voit dans la fin d’une union amoureuse la recherche de réconfort auprès des parents, alors que je conçois cette fin de relation également comme une fin de partenariat économique (davantage de recherches devront être cependant faites à ce sujet) et donc une fragilité budgétaire se résolvant avec un retour au domicile familial.

Ces difficultés économiques qui gardent ces jeunes chez leurs parents peuvent très bien être comprises, comme le suggère Schmouker, par les effets toujours ressentis de la crise économique de 2008. L’incertitude concernant le lendemain et de possibles jours meilleurs font que ces jeunes ne quittent pas le domicile ou y reviennent après un départ. C’est sûr, on peut voir ça comme ça, mais essayons de penser un peu plus loin (juste pour voir).

La crise de 2008 s’inscrit dans une société donnée. Appelons-la la société salariale (au sens que lui donne Robert Castel)[1]. C’est une société où la majorité des gens qui travaillent touchent un salaire. Ce salaire n’est pas seulement garant de la subordination employeur/employé et ne représente certainement pas le point d’équilibre de la rencontre de l’offre et la demande de travail. Ce salaire permet surtout à une personne d’accéder à une condition : la condition salariale. Développement complexe et historique dans l’Occident, cette condition permet à la personne d’adhérer à diverses protections sociales, mais aussi (tenez-vous bien!) à la consommation!

Voilà où nous en sommes. La crise économique de 2008 se situe dans une société salariale où la consommation est ce qui permet de maintenir ce type de société en place. Je sais ce que vous vous dites : « Mais où est-ce qu’il s’en va lui avec tout ça, les jeunes là-dedans?! » J’y arrive justement. Cette même société s’est transformée depuis l’avènement de la condition salariale. Elle a subi un virage néolibéral réduisant fortement les conditions de travail (cela comprend l’accès au temps plein, la syndicalisation, les avantages sociaux, etc.). Selon Pierre Bourdieu, nous sommes à l’heure de la « flexploitation »[2] (jeu de mots entre flexibilité et exploitation). Ces deux concepts, ou plutôt réalités, sont vécus par beaucoup de travailleurs en Occident. Pour faire bref, l’exigence de flexibilité par l’employeur mène les travailleurs à devoir accepter des conditions ne leur permettant pas d’adhérer à des avantages sociaux. Cette réalité est davantage vécue chez les jeunes que chez toutes les autres tranches d’âge[3].

Revenons à nos jeunes « boomerangs ». Ce retour au domicile, bien qu’il soit de nature économique, peut être vu d’un autre angle. L’être humain, étant un animal social, veut se sentir appartenir à sa société. Les jeunes n’y échappent pas. La société d’aujourd’hui est une société salariale de consommation. La consommation implique alors un sentiment d’appartenance chez l’individu (le jeune également). Si le départ du domicile implique qu’il aura des difficultés économiques et que sa capacité de consommation se voit largement limitée au détriment du simple nécessaire de survie (ce que nous appelons précarité), son sentiment d’appartenance à la société est donc mieux appliqué lorsqu’il demeure chez ses parents (considérant que 90% de ces jeunes qui travaillent ne paient pas pension). Se pourrait-il que cette génération boomerang tente d’échapper à une nouvelle forme de condition de la classe salariale, cette nouvelle forme que certains auteurs nomment (avec originalité) le « précariat »?

Maxime Flibotte



[1] Castel, Robert. 1995. « La société salariale », dans Les métamorphoses de la question sociale : une
chronique du salariat, collection « folio essais », Gallimard, France. Pp. 519-547; 601-620.
[2] Hamel, Jacques. 2001, « Sur les notions de travail et de citoyenneté à l’heure de la précarité »,
Labour/Le Travail, vol. 48. Pp. 109-123.
[3] Noiseux, Yanick. 2015, « Transformation du travail et innovations
syndicales au Québec », Montréal : Presses de l’Université du Québec, 276p.

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