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En 2009, les travailleuses domestiques de PINAY manifeste masquée à Montréal pour dénoncer leur exclusion du régime de santé et de sécurité au travail. Photo : Jacques Grenier pour le Devoir. |
Le 27 octobre
dernier, la Coalition La CSST pour les
travailleuses et les travailleurs domestiques interpellait en point de
presse notre ministre du travail, Agnès Maltais, la sommant d’agir rapidement.
Depuis son entrée en fonction, Agnès Maltais a laissé entendre que la situation
des travailleuses domestiques la préoccupait au plus haut point, en raison
notamment de leur exclusion de la couverture automatique de la Loi sur les accidents du travail et les
maladies professionnelles (LATMP). Un an après son entrée en fonction,
aucune action concrète n’a été entreprise. Du côté législatif non plus, rien en
vue pour le court terme. La revendication, la même depuis 8 ans déjà, est
claire, nette et précise. La Coalition demande l’abrogation de l’exclusion des
travailleuses domestiques de la couverture automatique de LATMP, le seul groupe
de travailleurs à en être expressément exclu. En 2003, elles ont obtenu une
victoire importante : les « aides familiales résidentes » étaient
désormais couvertes par la Loi sur les
normes du travail[1].
Dis ans plus tard, la bataille est loin d’être gagnée. De nombreuses exclusions
demeurent, en plus de celle de la LATMP et de l’inscription automatique à la
CSST (elles doivent s’inscrire par elles-mêmes et à leur frais…). Ces femmes
qui peuvent travailler entre 15 et 20 heures par jours ne sont pas non plus admissibles
à la « semaine normale de travail », ce qui implique
que leurs heures supplémentaires sont payées au taux régulier[2]. Et encore, on peut douter
du fait que le concept d’heures supplémentaires soit retenu par les employeurs,
le lieu de travail des unes étant circonscrit au domaine de la vie privée des
autres.
Formée de quatre
groupes de défense des droits des travailleuses et travailleurs, l’Association des aides familiales du Québec (AAFQ), l’Association des femmes philippines du Québec
(PINAY), le Centre des travailleurs
immigrants (CTI) et l’Union des
travailleurs et travailleuses accidenté-e-s de Montréal (UTTAM), il faut
voir dans cette Coalition une nouvelle forme d’organisation pour la défense des
droits des travailleuses et des travailleurs, bien loin des paradigmes et de
l’action du syndicalisme traditionnel.
La
syndicalisation de ces travailleuses, à l’extrême périphérie du marché du
travail, présente des difficultés qui peuvent paraitre insurmontables… Elles
occupent des emplois de subalternes, caractérisés par une absence de sécurité d’emploi, une
rémunération moindre, un accès restreint aux avantages sociaux, à la protection
sociale et à la protection syndicale.[3] Les grandes centrales syndicales sont au courant de
la situation, mais il s’agit d’un enjeu parmi beaucoup d’autres, où des gains
risquent de prendre beaucoup plus de temps, d’énergie et de moyen. Le régime
légal dérogatoire qui encadre l’« importation » de cette main-d’œuvre au
Canada, le Programme des aides familiaux
résidents, les maintient dans un statut de citoyenneté de seconde classe, qui
rend quasi impossible toute mobilisation. On parle d’« esclavage moderne » –
l’obligation à résidence chez l’employeur les prive de vie privée et les met en
situation de disponibilité permanente - pour décrire l’exploitation et la
précarité quotidienne. Dans l’attente de pouvoir seulement déposer une demande
de résidence permanente (à condition d’avoir travaillé 24 mois sur trois ans),
elles peuvent être renvoyées chez elles sur un claquement de doigts des
employeurs, ou presque. Leur subordination cristallise sans aucun doute des
discriminations à l’intersection de nombreux rapports de pouvoir, allant des
abus que se permet l’employeur au programme national philippin de formation
(dressage) des « superbonnes », en passant par la féminisation de la survie au
Sud, largement tributaire des programmes d’ajustement structuraux imposés
depuis les années 90.
Nous sommes bien loin
du cadre d’analyses et des revendications syndicales traditionnelles, pensés
pour le travail salarié à temps plein, massivement masculin. Or, il y a des
groupes qui ne peuvent faire l’économie de cette complexité des rapports de
pouvoir, sans laquelle ont ne peut comprendre ni l’ampleur de l’injustice vécue,
ni les mécanismes, acteurs et institutions à l’œuvre. À ce titre, la situation
des travailleuses domestiques philippines est exemplaire. Le fait que cette triple discrimination (sur la base du sexe, de
la condition sociale et de l’origine ethnique), notion analytique réductrice et
imparfaite, mais déjà très complexe, soit décriée sur la place publique me
semble une avancée importante. D’autant plus impressionnant, le fait qu’elle
soit portée et supportée par un vaste consensus social. La Coalition a non
seulement su rallier les grandes centrales syndicales à sa cause, elle est aujourd’hui appuyée par
près de 200 organisations syndicales, féministes, populaires et communautaires[4].
L’appui des grandes
centrales syndicales dans cette bataille souvent qualifiée de David contre
Goliath (essayer de vous figurer un David féminin et de minorité visible, pas
facile…) est encouragent. Elles n’étaient pas sorties, en 2009, lorsque PINAY
et l’UTTAM revendiquaient l’inscription à la Loi sur la santé et la sécurité au travail pour les travailleuses
et travailleurs domestiques, toujours pas gagnée. Cet automne, la FTQ, la CSN
et la CSQ ont dénoncé d’une même voix, en
conférence de presse, le manque d’action de la ministre sur ce dossier.
L’immobilisme du gouvernement en laisse plus d’un perplexe. Comme le rappelle Margo Legault,
porte-parole de la Coalition, « dans cette lutte, alors qu’il était dans
l’opposition, le Parti québécois était un allié indéfectible de la Coalition,
questionnant à l’Assemblée nationale, interpelant et dénonçant les ministres du
Travail qui se sont succédé afin qu’ils règlent enfin cette exclusion
esclavagiste »[5].
Tel que souligné lors du communiqué de presse par un vice-président de la CSQ
lors du point de presse, le double discours de notre ministre de la Condition
féminine est d’autant plus gênant qu’elle représente un gouvernement qui semble
s’être lancé dans une vertueuse campagne visant à affirmer l’égalité homme
femme comme « valeur fondamentale » des Québécoises et des Québécois…
Malaka Rached
[1] Boucher, Marie-Pierre et Noiseux, Yanick, 2010, « Effets de la libéralisation des marchés
sur les conditions de travail des Québécoises : huit études de cas »,
dans le cadre de la recherche Les effets des accords de
commerce et de la libéralisation des marchés sur les conditions de travail et
de vie des femmes au Québec, 1989-2005, Cahiers de l’Institut de recherches
et d’études féministes, Université du Québec à Montréal, Montréal., p.
90.
[3]
Durand, 2004, dans Boucher et Noiseux, 2010.
[4] UTTAM, 2013, CSST et travailleuses domestiques. Pour en finir avec la
discrimination, la ministre du Travail soir faire ses devoirs, communiqué,
27 octobre 2013. [En ligne http://www.uttam.qc.ca/T-dom-27-10-13.html]
[5] Ibid.
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
RépondreEffacerTrouvez l'erreur dans la couverture de TVA... c'est gros comme le bras!
RépondreEffacerhttp://tvanouvelles.ca/lcn/infos/national/archives/2013/10/20131027-172903.html