Travail
informel en Algérie et Soto

Quand
vient le temps des analyses sociologiques sur le travail informel,
Hernando de Soto représente une véritable figure de proue du
mouvement. Son importance est indéniable quand vient le temps
d'étudier le travail informel dans les pays émergents,
principalement en Amérique Latine. Toutefois, cette présente entrée
dans le blogue « La gueule de l'emploi » choisit de
contextualiser ses écrits à un autre contexte : le contexte
algérien. Ainsi, le premier texte propose une brève synthèse de
l'article « 200 marchands illégaux délogés à Rouiba [une
commune algérienne de plus de 50 000 habitants] » et y insère
une observation et une analyse du phénomène à la vue d'extraits de
L'autre sentier de Soto.
Tout
d'abord, il convient de situer géographiquement le lieu du
délogement effectué par les forces de l'État. Celui-ci a eu lieu
dans la région administrative du wilaya d'Ager qui contient environ
3 000 000 d'habitants en plus de la capitale Alger. Elle est à la
fois la région la plus populeuse et la plus petite du pays.
L'événement à question s'est déroulé plus précisément sur une
route à forte valeur commerciale reliant Rouïba à Aïn Taya.

(La région en rouge étant le wilaaya d'Alger)
Comme
l'a dit Soto, l'appropriation des rues suit un long processus
d'investigation : « Elle [l'invasion] signifie donc une
invasion des rues. Cette invasion, comme dans le cas des lotissements
informels, n'est pas le fruit du hasard, mais procède, selon les
constations de l'ILD, d'un calcul économique complexe. »
(Soto, 1994, p. 57.) Ainsi, les commerçants ont délibérément
choisi de commercer dans ce lieu, les clients y étant nombreux et
les gains à réaliser plus important qu'ailleurs. Cette qualité de
situation économique n'est pas étrangère à la quantité de
commerçants présents sur cette route, Soto rappelle que si un
territoire : « […] est déjà occupé, chaque nouvelle
arrivée renforce la présence des autres. » (Soto, 1994, p.
58.) Donc, l'important délocalisation d'environ 200 marchands
constate l'efficacité économique du lieu au commerce informel,
chaque commerçant ayant choisi cet emplacement au lieu d'un autre.
Néanmoins, l'absence d'une quelconque organisation transforme ces
travailleurs en proies faciles : ceux-ci ne disposant pas d'un
pouvoir de négociation renforcé par le nombre. Soto verrait en
cette route un milieu propice à la création d'une organisation
étant donné que : « Les agressions – qu'elles
viennent de l'État, de commerçants légalement installés ou
d'autres marchands ambulants – se produisent en des lieux précits
où seuls les marchands ambulants concernés ont intérêt à
s’organiser. C'est donc la fonction qui crée l'organisation. »
(Soto, 1994, p. 65.) De plus, selon l'article du El Watan, plusieurs
commerçants continuent malgré tout d'effectuer des transactions
marchandes sur la route. Les conditions sont donc réunies pour une
organisation des travailleurs s'ils souhaitent éviter quelconque
nouvelle agression.
Officiellement,
les marchands ont été délocalisés en raison d'une intervention de
l'assemblée populaire communale (A.P.C.), le conseil municipal en
Algérie, sous le motif de la propriété d’étals par les
marchands dans un marché récemment construit par l'A.P.C et financé
largement par les fonds publics. Soto soutiendrait que cette création
étatique cherchant à légitimer ces travailleurs informels est en
fait une tentative d'intégration de l'État, mais qu'elle est
insuffisante étant donné qu'elle écarte les considérations des
ces marchands. En somme : « Cette intégration
signifierait […] éliminer les restrictions du système légal et
intégrer tous les travailleurs au sein d'une nouvelle légalité. »
(Soto, 1994, p. 209) Dans la suite de l'article, les commerçants
informels n'ont pas niés la possession de ces propriétés,
toutefois, elles se retrouvent dans un endroit où la clientèle
manque cruellement (Kheireddine, 2014). L'intégration ne se fait
donc que dans un sens, les travailleurs ne voulant pas perdre leur
clientèle et leur profit pour une simple question de légalité. Un
autre motif, moins formel que le premier, serait la fluidité de la
circulation qui s'est nettement amélioré après le départ des
marchands. Il n'y a pas davantage d'informations sur la question dans
l'article, mais il est possible d'en déduire un jeu de pouvoir entre
les commerçants et l'état, lutte ou ce dernier sort gagnant en
pouvant invoquer des questions légales pour déloger des personnes
d'un territoire donné.
En
conclusion, le contexte algérien du travail informel ne semble pas
s'éloigner fortement des observations effectuées par Soto sur le
commerce informel en Amérique latine. Il reste toutefois à voir si
les marchands ayant poursuivis leurs affaires sur la route liant
Rouïba à Aïn Taya sauront s'unir dans une quelconque organisation
et réussiront à obtenir certains droits de propriétés de l'État.
Kheireddine, Saci, «
200 marchands illégaux délogés à Rouiba », El Watan, mis
à jour le 18 septembre 2014,
<http://www.elwatan.com/regions/centre/alger/200-marchands-illegaux-deloges-a-rouiba-18-09-2014-271577_148.php>,
consulté le 1 octobre 2014.
Soto, Hernando de. 1994.
« Le commerce informel » et « Conclusion », dans L’autre
sentier, La
Découverte, Paris. Pp.
52-74; 209-218.
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